L’Annonciation à Marie, vue par moi, Joseph…

Homélie du 25 mars 2021, chez les soeurs d’Azille du père Jean-Baptiste de Lagrasse www.soeursdazille.com
D’habitude c’est le prêtre qui fait le sermon. Mais en cette année qui m’est consacrée, j’ai demandé la permission de parler, moi, Joseph. Parce qu’enfin, je suis tout de même bien placé pour évoquer l’Annonciation !
Depuis 2000 ans, je contemple au Ciel la miséricorde du Très-Haut qui s’est penchée sur ma bassesse me choisissant pour époux de son chef d’œuvre, cette jeune fille immaculée. J’avoue rester ébloui de la Sagesse divine qui a cru bon de me donner, de me confier la femme la plus belle et la plus sainte qui ait jamais existé, pour protéger l’Enfant-Dieu ! Car tout était ordonné à Lui, dans mon mariage avec Elle.


Une jolie légende de vos évangiles apocryphes dit que pour me choisir, le grand prêtre du temple aurait réuni tous les célibataires de la tribu de Juda 2.
Chacun portait à la main une baguette, et l’époux désigné par le ciel devait être reconnu à la floraison de celle-ci. La mienne seule aurait fleuri et les artistes m’ont ainsi souvent représenté avec une fleur de lys ; cette floraison est plusieurs fois chantée implicitement par votre répertoire grégorien 3.

Je ne vous dirais pas ce qui s’était exactement passé, vous le saurez au Ciel…
Par contre je dois vous expliquer ma crainte de garder Marie chez moi puisque vous l’avez déjà méditée pour ma fête de la semaine dernière. Retrouvant Marie peu après ces heures que vous fêtez désormais ce jour, je l’ai trouvée étrange. Elle était plus belle et plus majestueuse que jamais et je ne comprenais pas pourquoi. Mais je la sentais secrètement bouleversée.
Certes, nous n’étions pas encore mariés, seulement fiancés (cf. Mt 1, 18 et Lc 1, 27), et donc nous n’habitions pas ensemble. Mais elle m’avait fait beaucoup de confidences déjà, notamment sur son étonnant vœu de chasteté qu’elle m’avait demandé de respecter. Alors pourquoi était-elle si changée et refusait-elle de m’en dire la cause ?
Je l’ai questionnée avec sollicitude, tendresse et respect, et elle m’a dit avec son infinie délicatesse
qu’elle préférait garder « le secret du roi » comme dit le livre de Tobie (12, 7 et 11) et priait intensément pour que le Seigneur m’explique lui-même ce qui venait de se passer en elle.
Or, rapidement, j’ai bien vu qu’elle n’allait pas bien et avait ces malaises qui m’avaient été expliqués par ma mère et mes cousines. Mettez-vous à ma place ! Je n’avais pas peur que Marie ait été adultère4 ! Je la savais bien trop pure, trop unie à Dieu. Mais alors comment pouvais-je concilier la certitude de sa virginité avec l’évidence de cette grossesse ? Comment être sûr qu’elle m’aimait et voulait m’épouser si elle ne me confiait un évènement si incompréhensible et bouleversant pour notre relation ?
Durant des heures alors, penché sur mes planches et mes outils, je ruminais ce mystère et priais Dieu de comprendre ce qu’il voudrait et quand il le voudrait. Alors un jour, me revint en mémoire la page d’Isaïe (7, 14) que vous venez d’entendre : « le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici, la vierge est enceinte, elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. »
Je connais bien ce mot hébreu : ‘almah (עלמה (employé ici par le grand prophète et qui désigne
une « adolescente vierge », physiquement et moralement5.

Alors j’ai compris… J’ai compris et j’ai tremblé. Si sa virginité devenait féconde, c’est que ma fiancée était la Vierge Mère prophétisée par Isaïe ! Celle que je pensais épouser était donc enceinte du Messie attendu depuis des siècles !
Vous savez la réaction du centurion que vous répétez avant chaque communion : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit » (Mt 8, 8). Comment, moi, pouvais-je être digne !?
Simon-Pierre, face à la pêche miraculeuse « se jeta aux genoux de Jésus, en disant : “Eloigne-toi
de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur !” La frayeur en effet l’avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu’ils venaient de faire ». (Lc 5, 8-9).
Et moi ici, c’était bien plus qu’un tas de poissons dont j’étais le témoin sidéré depuis cette Annonciation ! J’avais donc mille fois plus de raisons de m’inquiéter !
Alors l’ange est venu me rassurer (Mt 1, 20) 6. Je pouvais la prendre chez moi : modeste ouvrier et pauvre pécheur, je pouvais héberger le Seigneur des Seigneurs.
Par l’ange, Dieu visitait alors mon humilité, pour me faire le protecteur de son Verbe et de l’Immaculée.
Par l’ange, Dieu visitait ma chasteté, pour me rendre père adoptif de son Fils.
Par l’ange, Dieu visitait mon labeur, pour que je sois travailleur sans jamais oublier l’Essentiel : cette Mère et cet Enfant.
Alors en ce jour, regardez Marie comme moi je l’ai fait durant ces 9 mois précédent la Noël.
Le corps de ma femme devenait le premier tabernacle de l’histoire, le premier ciboire, le plus beau calice. Il portait Dieu.
Mais infiniment plus qu’un tabernacle, un ciboire ou un calice, le corps de l’Immaculée nourrissait déjà celui du Sauveur. Et le petit Roi entendait, voyait, sentait, touchait déjà le monde et les hommes qu’il venait sauver, en elle, avec elle et par elle7.
Alors j’ai compris que je pouvais me sanctifier en vivant comme le petit Messie, en elle et par elle.
J’ai compris enfin que si en elle, la virginité devenait fécondité, alors loin d’être un rabougrissement de la personnalité, le don à Dieu de ma chasteté dilaterait mon cœur et me rendrait père au-delà de toutes les paternités humaines.
J’ai compris que par son fiat répondant à l’Annonce de l’ange, mon épouse Vierge rendait fécondes et sponsales toutes les virginités consacrées à Dieu.
Alors je vous en supplie, remerciez Dieu le Père du don infini de ce jour, contemplez l’Immaculée
dans toute sa beauté virginale, adorez le Sauveur qui dans sa grandeur inouïe se fait en elle si petit !
Ainsi soit-il.

2 Cf. Gérard BESSIÈRE, « Joseph » dans : Histoire des saints, Paris, Hachette, 1988, t. 1, p. 224, encadré (Françoise LAUTMAN).
3 Introït de la messe du 19 mars Justus ut palma florebit du Ps 91, 13-14 ; verset de l’Alléluia du 25 mars en temps pascal.
4 Cf. D. J. LALLEMENT, Vie et sainteté du juste Joseph, Paris, Téqui, 1987, p. 70-72.
5 Le mot hébreu ‘almah (עלמה (employé ici par Isaïe signifie « adolescente vierge, qui n’a jamais connu d’homme », une vierge jusqu’au début de sa vie fertile, qui a gardé la virginité de cœur, la plus essentielle, quoi qu’il en soit de sa virginité physique qui aurait pu être altérée par un accident. On la distingue de la bethoulâh (בתולה ,(mot qui qualifie celle qui a conservé sa virginité physique, son hymen (béthoulym), quel que soit son âge, mais qui peut avoir perdu en réalité sa chasteté. Les exégètes devraient lire à ce sujet les fortes démonstrations de l’ex-rabbin Paul DRACH en son De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, Paris, Paul Mellier, 1844, 2 vol., réimprimé par M. Desbonnet de Gent en Belgique, en 1978 ; lire en particulier

t. 2, p. 126-175. Ce sens paraît s’imposer d’ailleurs ici où le prophète annonce un privilège unique pour cette mystérieuse mère de l’Emmanuel : la Mère de l’Emmanuel sera une adolescente vierge en son corps et en son cœur (‘almah). C’est pourquoi les traducteurs juifs des Septante ont traduit ce mot hébreu par le grec παρθένο (parthénos que saint Jérôme reprendra en latin :
virgo). Saint Matthieu cite ce verset d’Isaïe en nommant bien cette mère comme parthénos, « vierge » et en l’appliquant naturellement à la maternité virginale de Marie de Nazareth (1, 23). En plus de P. DRACH, pour aller plus loin, voir : Joseph COPPENS, « La prophétie de l’Almah », in Eph. Theol. Lov., 1952 (t. XXVIII), p. 648-678, qui donne une large bibliographie ;
cf. aussi Solomon MANDELKERN, Concordance hébraïque, Tel Aviv, 1978, p. 881.
L’étude récente de Christophe RICO (La mère de l’Enfant-Roi, Isaïe 7,14. “‘Almâ” et “parthenos” dans l’univers biblique : un point de vue linguistique, Paris, Cerf, coll. « Lectio divina, 258 », La Bible en ses Traditions, 2013) prouve même
que ce n’est qu’à partir du XIVe siècle de notre ère que, dans l’ensemble du judaïsme, ‘almah fut traduit par « jeune fille » ou « femme jeune ». Au terme d’une riche étude sémantique, Ch. RICO traduit עלמה̔ almah (en Is 7,14 et ailleurs en AT) par « adolescente vierge », physiquement et moralement. Qui traduirait désormais ‘almah et parthénos (en Is 7, 14 & Mt 1, 23) par « jeune fille » » ou « femme jeune » ferait donc preuve d’ignorance linguistique et d’anachronisme.
6 Tableau de l’ange apparaissant à Joseph (vers 1640), par Georges de la Tour (1593-1652), musée des Beaux-Arts de Nantes.
7 Cf. Carlo Valerio BELLIENI, L’Aube du Moi, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2009. Membre de l’Académie pontificale pour la Vie, le Pr Bellieni est un spécialiste reconnu de la vie intra-utérine et développe ici magnifiquement la sensorialité du fœtus et de l’embryon et ses multiples liens avec la mère.